Après une crise, les protagonistes s’asseyent autour d’une table pour se parler. Dans la plupart des cas, ils font des compromis pour aplanir leurs divergences et  on repart sur de nouvelles bases, à moins que les deux protagonistes de la crise s’épanchent et transigent en  faisant des concessions.

Si l’on transpose  cette logique sur le terrain politique togolais, peut-on se réjouir de la feuille de route qu’a  tracée  la CEDEAO  le 31 juillet 2018 afin de résoudre la crise togolaise, du moment où les deux protagonistes sont incapables de s’entendre seuls? Les recommandations définies dans cette feuille route peuvent-elles aplanir ce différend politique? Ces clauses suffisent-elles pour mettre les deux protagonistes en confiance?

En tout cas, la CEDEAO, ayant pris conscience que les élections ont toujours été sujettes à caution, faute de transparence, a demandé aux deux parties de procéder aux réformes électorales avant le 24 décembre 2018. Ainsi, le fichier électoral doit être revu de fond  en comble et nettoyé avec l’aide des experts de la CEDEAO. La Cour Constitutionnelle, l’instance suprême qui avalise les résultats des élections controversées pendant les processus électoraux, sera recomposée.

Cependant,  le seul point auquel la CEDEAO n’a pas touché dans leur proposition de sortie de crise reste et demeure la participation ou non de Faure Gnassingbé à la prochaine élection présidentielle de 2020. Pour l’Union pour la République UNIR (parti  au pouvoir), son champion a le droit de se présenter pour une quatrième fois à cette élection, parce que la constitution dans sa mouture actuelle, l’autorise. Dans ce cas d’espèce, n’est-il pas souhaitable que la morale politique s’invite dans le débat ? Toujours est-il que les partisans de Faure Gnassingbé se réfèrent à la jurisprudence déjà connue au Sénégal lorsque ce problème s’est posé au  temps d’Abdoulaye Wade qui a souhaité se présenter à l’élection présidentielle après deux mandats à la suite des réformes. On se rappelle que la Cour Constitutionnelle de ce pays a autorisé Wade de se présenter pour une troisième fois à l’élection présidentielle. Seulement, il faut rappeler aux membres de l’UNIR, qu’au Sénégal, les institutions qui interviennent dans les processus électoraux ne sont pas inféodées au pouvoir et tranchent avec impartialité. La preuve, c’est qu’à cette époque, Abdoulaye Wade a été proprement battu au second tour, parce que les institutions étaient fortes. Cette situation n’est pas comparable à celle du Togo où en aucun cas, malgré des insuffisances relevées au cours des élections, aucune institution n’a osé proclamer un résultat en défaveur du candidat du parti au pouvoir. D’ailleurs,  ces institutions sont caporalisées, et l’opposition ne dispose pas de voix pour réclamer quoi que ce soit.  Des recours introduits auprès de la Cour Constitutionnelle après des scrutins entachés de fraudes ont été purement et simplement rejetés par cette institution. Il est alors normal que la CEDEAO demande la recomposition de cette Cour dont la plupart des membres sont proches du parti au pouvoir,  soit par conviction, soit par contrainte.  La question qui sied de poser est celle-ci : en quoi cette feuille de route peut-elle être différente des autres accords connus dans le passé où la mise en œuvre des décisions posait problème? Certains diront que la CEDEAO a prévu un garde-fou c’est-à-dire un comité de suivi de la feuille de route, un gage pour la bonne mise en œuvre des clauses. Mais il ne faut pas se méprendre sur ces genres de comités connus  à la suite de précédents accords, qui malheureusement sont demeurés l’ombre d’eux-mêmes.  D’autres diront avec scepticisme, que cette feuille de route n’y aboutira pas à cause des blocages qui apparaîtront, et le cycle recommencera.

En clair, cette feuille de route de la CEDEAO ne rassure pas la majorité de la population togolaise qui attend mieux de cette institution sous régionale qui paraît impuissante devant la crise togolaise. On a l’impression que la CEDEAO a plutôt ménagé Faure Gnassingbé et ses amis politiques. Cela s’explique par deux raisons: la première,  la CEDEAO dont la majorité des membres viennent des pays francophones,  a opté pour la complaisance politique et la solidarité linguistique affiliée à la relation historique avec la France qui n’est pas prête à lâcher  le pouvoir de Lomé ; la  deuxième raison qui découle de la première,  se justifie par le fait que le Togo faisant partie de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) bénéficie automatiquement du soutien des membres dont ceux de la CEDEAO.

De replâtrage en replâtrage pour résoudre la crise togolaise, la Communauté Internationale risque de pousser des Togolais qui n’adhèrent pas en majorité au projet de société de Faure Gnassingbé dont la légitimité est toujours contestée, à la solution la plus ultime, car comme disait Robespierre, « quand un gouvernement viole les droits d’un peuple, l’insurrection est pour ce peuple, le plus sacré et le plus indispensable des devoirs ».

A chaque élection, le suffrage universel est toujours contesté ; nombreux sont ces observateurs qui se demandent  comment la CEDEAO peut-elle rassurer le peuple togolais que, pour cette fois-ci, les suffrages ne seront plus tronqués, surtout que la feuille de route ne dépossède pas le pouvoir UNIR de sa machine à fraudes? Plusieurs observateurs auraient souhaité que la CEDEAO elle-même organise et supervise les élections en cette période de crise, du moment où les protagonistes ne se font pas confiance, mieux encore, ceux de l’opposition ne portent pas dans leur cœur les institutions de la république.

Comme pour provoquer les Togolais, lorsqu’on veut parler des principes de la démocratie et surtout de la longévité au pouvoir d’une seule famille (plus de 50 ans de règne), l’ancien Ministre de la Santé, aujourd’hui, le Délégué national  du Mouvement des Sages de l’UNIR, le Prof Kondi-Agba, sans vergogne, reçu sur une chaîne privé ce 1er août 2018, justifie ce long règne en comparant le Togo au Japon ou au Mexique où un seul parti règne pendant plus de 50 ans gagne  les élections.

L’important  à présent, c’est que la bonne  moralité s’invite dans la politique togolaise. Ce serait  le meilleur remède pour tous les Togolais quel que soit leur bord politique. Mais la seule et l’unique question qui demeure est celle-ci: à quand le pouvoir personnalisée deviendra t-il vraiment un pouvoir institutionnalisé au Togo?  Dans l’état actuel des choses, entre l’UNIR, l’Opposition C14 et le Peuple, qui est perdant à la sortie de la feuille de route de la CEDEAO?   

ADJANOR Anges