Beaucoup de pays africains sont aussi victimes du dérèglement ou du réchauffement climatique. La mer gagne du terrain sur le continent. Les causes de ce phénomène sont nombreuses. De même que ses conséquences : économie affectée, populations déplacées, pertes d’emplois, etc.. Aujourd’hui, les conséquences de l’érosion sur les Togolais de la côte. 

 Au Togo, plages et villages emportés par les vagues. Un reportage de Célian MACÉ 

 Une ruine grise, blanche et rose gît sur le sable. La maison à étage s’est écroulée en mai 2018, quand la mer est venue saper ses fondations un soir de tempête. La limite de la plage, qui semble creusée à la pelleteuse mécanique, a brusquement reculé d’une dizaine de pas. Elle frôle désormais le mur de la concession de Kokou Assa, 67  ans. Les palmes des cocotiers balayent sa cour nue. Le petit homme maigre aux cheveux blancs, séchés par le vent marin, a sorti d’une pochette ses titres de propriété. Il affirme que la mer a déjà avalé 40 hectares de terres familiales. Ses documents légaux seront pourtant inutiles quand son tour viendra : personne n’est indemnisé contre l’érosion continue du littoral togolais.

 «Le phénomène a toujours existé, mais il a été amplifié par l’intervention humaine, explique Pessièzoum Adjoussi, géographe à l’université de Lomé. Le courant marin parallèle à la côte qui déposait des sédiments, appelé dérive littorale, dans le sens ouest-est, limitait l’érosion. Mais une série d’ouvrages a cassé son effet.» Sur un tableau noir, le professeur dessine à la craie les 50 kilomètres de côtes togolaises. «D’abord, il y a eu le barrage sur la Volta, au Ghana voisin, en 1960 : les sédiments que le fleuve charriait étaient retenus et ne pouvaient plus se déverser dans l’Atlantique. Ensuite, on a construit le port autonome de Lomé, en 1967, et sa jetée principale, qui ont barré la dérive littorale.» Conséquence : le sable s’accumule à l’ouest du port, tandis qu’à l’est, la côte est rongée par les vagues.

 GRIGNOTAGE 

 La bicoque de Kokou Assa est située dans le quartier de Baguida, immédiatement après la zone portuaire gérée par le groupe Bolloré. De chez lui, la nuit, on distingue les lumières des grues du plus grand terminal d’Afrique de l’Ouest. Son extension, en 2012, a accéléré le grignotage du littoral. «Dans les années 70, la côte reculait en moyenne de 5 mètres par an, expose le chercheur togolais. Aujourd’hui, on est entre 5 et 10 mètres, avec localement des pics à 15 mètres par an.» Quelque 3 000 personnes ont perdu leurs habitations, d’après son «estimation subjective».

 L’église Saint-Joseph, à Agbodrafo, est déjà condamnée. Elle se dresse à une dizaine de mètres de la microfalaise qui marque l’avancée de la mer. Les jours de forte houle, l’eau traverse le bâtiment ajouré. «Quand j’étais enfant, il y avait une cocoteraie ici, indique Gérard Ananou, 63 ans, en désignant l’océan. Et des baraques de pêcheurs, sur des centaines de mètres. Des bistrots, aussi. Tout a disparu.» L’homme n’habite plus dans le quartier depuis longtemps : il revient régulièrement «badigeonner» la tombe de sa mère. «Le cimetière est parfois balayé par les vagues, regrette-t-il. C’est la sépulture de mes ancêtres qui va être engloutie.»

 BRISE-LAMES 

 Les habitants de la côte ( les Mina et les Ewé ) sont historiquement des peuples de pêcheurs. L’érosion (et la pollution) ont bouleversé leur activité. Au niveau de la vieille ville d’Aného, à l’extrême est du pays, des tonnes de rochers ont été versées dans l’eau pour retenir les sédiments. À ces épis perpendiculaires à la plage, des ingénieurs ont ajouté un brise-lames, parallèle au littoral. Quelques kilomètres plus loin, une usine de phosphate rejette ses déchets dans la mer… Devant leur bateau à quai, deux frères sont couchés sur un tas de filets bleus. «La pêche est de moins en moins bonne», se plaint l’aîné. «Les lignes s’accrochent dans les anciennes structures englouties : des toits, des tôles, des poutres, il y a toute une ville là-dedans !» râle le cadet.

 Une partie des familles de pêcheurs survit en vendant du bois coupé dans la mangrove voisine, une activité interdite. D’autres se sont reconverties dans le commerce de gravillons puisés dans la mer, puis tamisés sur le rivage. Autre opération illégale, qui, comble du sort, accélère un peu plus l’érosion. «Le réchauffement des océans a aussi un impact, précise Pessièzoum  Adjoussi. Non seulement avec la montée des eaux, mais surtout car les courants marins sont perturbés : la dérive littorale devrait gagner en puissance. A l’ouest du port, c’est une bonne nouvelle, elle pourra charrier davantage de sédiments. A l’est, c’est une mauvaise nouvelle, la plage va reculer de plus en plus vite.»

 Lors de la COP 21, en 2015 en France, la Banque mondiale avait annoncé la création d’un «Programme de gestion du littoral ouest-africain» pour assister financièrement et techniquement les Etats de la région touchés par l’érosion. L’institution a débloqué 50 millions de dollars (près de 44 millions d’euros) pour le seul Togo en avril 2018. Mais «l’argent ne suffit pas», constate Kokou Assa. Le vieil homme et son pays ne peuvent qu’assister, impuissants, au lent rétrécissement de leur territoire.